Le temps mord – (extrait)

Auteur: Doris Lessing

Flammarion, Paris 2011

 

La Voie

Rencontres en chemin est le récit d’un voyage singulier, la version moderne d’une quête surgie du passé. Omar Michael Burke se lança dans l’aventure sans savoir où il allait ni comment il s’y rendrait. Il disposait d’un petit héritage, d’un peu de temps, d’une immense curiosité et de l’état d’esprit nécessaire pour rencontrer de véritables derviches. Son voyage prit forme à mesure qu’il progressait. Les derviches eux-mêmes l’envoyèrent de pays en pays, de personne en personne. Il ne comprit qu’à la fin qu’ils étaient ainsi fidèles à leur conviction qu’on ne connaît que ce dont on a fait l’expérience : « Car ils doivent écouter ce que vous avez à dire. L’écoute consiste à prêter attention aux paroles, à voir, ressentir et agir. On a appris aux gens à croire que ce qui peut être fait est soit inné, comme un talent, soit susceptible d’être enseigné par un assemblage de mots. C’est une des tromperies les plus grossières qu’on ait jamais perpétré… ». Il voyagea à pied, à dos de chameau dans une caravane, en avion et en camion. Il lui arriva de franchir une frontière déguisé en mollah, sans aucun papier sur lui. Il ne savait jamais si son prochain hôte serait l’homme le plus riche de la terre ou un contrebandier, mais il se trouvait toujours dans ce « monde à l’intérieur du monde » que constitue le réseau des soufis au sein de l’islam orthodoxe.

Un voyage comme celui de Burke aurait été impossible aussi bien pour un universitaire que pour un simple curieux. Son livre est donc d’une valeur inestimable à plus d’un titre. Tout d’abord, il mériterait d’être lu par des spécialistes de multiples disciplines. Il est également remarquable par son humour à froid. Burke observe avec ironie les contrastes entre sa tournure d’esprit et celle de ses hôtes. On assiste sans cesse à des échanges de ce genre : « En tant qu’Occidental, on m’a appris à me servir de mon intelligence. C’est un droit de naissance. – Voilà qui est fort louable. Mais puisque cela ne semble pas vous avoir mené bien loin, que diriez-vous d’y renoncer provisoirement et d’essayer une autre forme d’apprentissage ? ». On découvre aussi une rencontre entre Idries Shah (connu dans les cercles de derviches sous le nom du Roi Studieux), qui était à Damas en même temps que Burke, et un groupe d’occultistes occidentaux – sans doute des théosophes d’après ce qu’il en raconte. On avait demandé à Shah de s’adresser à eux. Ils s’attendaient à une conférence sur d’effrayants mystères – de quoi leur donner la chair de poule, comme il le dit lui-même. Mais ce qu’il avait à leur offrir était bien différent.

Burke commença son voyage dans le Nord de l’Inde, où il fut autorisé à étudier dans un monastère aux allures de forteresse. Cependant on l’invita bientôt à se rendre à La Mecque, comme Burckhardt et Richard Burton avant lui. Cette équipée ne servit guère l’islam, car il ne faisait pas partie des fidèles, bien que sa mère l’ait prénommé Omar « dans un accès d’extase poétique ». Au lieu de s’efforcer de ressembler à un musulman orthodoxe, il se contenta de profiter du fait qu’il était brun aux yeux noirs et parlait l’ourdou, le persan et un peu l’arabe, ce qui était d’autant plus suffisant que ses hôtes n’étaient pas du genre à poser des questions sur ses origines. L’ami d’un ami de Port-Soudan, un Pathan, fit en sorte qu’il traversât la mer Rouge sur un bateau transportant des pèlerins trop pauvres pour payer le tarif ordinaire. Il débarqua près de Djedda et passa la nuit à moitié enfoui dans des dunes de sables, afin d’être à la fois au chaud et en sécurité. Au matin il retrouva un autre ami dans le souk de Djedda, lequel l’aida à gagner La Mecque sans être inquiété par les policiers wahhabites. Ce voyage semble aisé, dans de telles conditions. Il est pourtant habituellement impossible pour un non musulman. Ce mélange de réalité prosaïque et de rêve inaccessible donne à cet épisode une saveur des Mille et Une Nuits.

Après la Mecque, Burke se rendit à Nefta, une oasis tunisienne surnommée la Perle du Sahara. L’ambiance était pittoresque : brigands, chameliers semblant aussi désireux de mériter leur salaire que les taxis new-yorkais, mirages, palmiers et ainsi de suite. Peu habitué à chevaucher un chameau, il souffrit maintes douleurs, mais il en guérit après avoir été roué de coups pendant dix minutes « comme les gros marchands et les faibles femmes peu faits aux manières du désert, ô guerrier ! ». Cependant il atteignit le but de son voyage, à savoir une communauté de derviches établie là. Avec la permission du cheik, il appliqua des méthodes occidentales pour vérifier si la transe obtenue par certaines danses était ou non un simple état hypnotique. Il estima finalement n’avoir abouti à aucune conclusion valable d’un point de vue scientifique, mais je pense que ce chapitre pourrait se révéler précieux pour des chercheurs. Quittant Nefta, il gagna Istanbul afin d’entrer en contact avec des ordres religieux soufis censés avoir été supprimés par Atatürk – mais il est difficile d’éradiquer des gens dont l’existence n’a rien à voir avec la politique et les modes d’organisation habituels. Ce qu’il découvrit alors était stupéfiant, mais à cette époque il se dépouillait rapidement de tous les préjugés que lui avait inculqués l’Occident. On ne devient pas derviche comme on prononce des vœux pour entrer au monastère ou comme on obtient un diplôme pour enseigner la cybernétique. Il s’agit d’une étape dans le processus qui fait de vous un soufi. On espère être digne d’être accepté parmi les derviches, mais on ne l’est que pour un temps. Après quoi, il y a d’autres étapes. Les derviches eux-mêmes se trouvent à différents niveaux d’accomplissement. Du reste, il n’existe pas qu’une seule sorte de derviche. On recourt simultanément à plusieurs techniques d’apprentissage. Rien n’est figé, rien n’est rigide. Les diverses « voies » des derviches sont répandues d’un bout à l’autre du monde musulman, mais aussi dans d’autres cultures. Comme Burke l’entendit répéter avec insistance durant ses voyages, le soufisme est en train d’être introduit en Occident pour la première fois après bien des siècles, conformément à une évolution délibérée et durable. Les « voies » sont en communication permanente les unes avec les autres. Les disciples passent d’un maître à l’autre suivant ce qu’ils ont à apprendre. Certains ordres sont établis en un lieu donné et sont bien connus. D’autres ne sont basés nulle part et demeurent invisibles au profane. Il existe des « voies » centrées sur le travail pratique. Nombreuses sont celles qui ont dégénéré, se sont figées et ont « perdu leur suc ». On voit ainsi Burke visiter un groupe indien – les Chisti –, auquel il apparait comme une sorte d’être supérieur alors qu’il est encore très ignorant. Cet épisode semble être une nouvelle illustration du proverbe « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ».

L’un des derviches rencontrés par Burke correspondait tout à fait à l’image haute en couleur que s’en font les Occidentaux : un visage émacié au crâne rasé, enveloppé dans un drap blanc et portant sur l’épaule un tapis de prière. C’était un Calender, dont la voie était apparentée à celle des fakirs indiens. Toutefois, la plupart des derviches vivaient dans un cadre moderne et gagnaient leur pain d’une façon qui n’avait rien d’exotique.

Le livre donne des éclaircissements sur toutes sortes de sujets inattendus – trop brièvement, malheureusement. Un homme qui a été pendant vingt-cinq ans un ouvrier soviétique à Boukhara évoque l’expansion du soufisme en URSS et la psychologie des communistes vue par les soufis. Le défunt Maître de la monnaie Afghane, qui avait alors plus de quatre-vingt-dix ans, parle de Gurdjieff qui se serait enfui avec certains « secrets » avant de savoir s’en servir.

On découvre aussi l’attitude des soufis face à la « seconde vue » et aux phénomènes du même ordre : « Ce sont des développements normaux. Ils n’ont pas de valeur en eux-mêmes, ne serait-ce que parce qu’ils permettent rarement une application pratique. Pour un phénomène de ce genre constituant un avertissement ou pouvant servir concrètement, il en existe cent qui n’ont aucune utilité. Pourquoi ? Des matérialistes diraient que cela prouvent simplement que ce pouvoir est capricieux, partiel et sans grande importance. Ils ignorent qu’il s’agit en fait de signes. Ces phénomènes sont des encouragements montrant à celui chez qui ils se manifestent qu’il a vraiment une chance de voir ses “dons” s’épanouir. La plupart des gens ne peuvent en tirer profit, car ils ne savent pas qu’ils en sont à l’alif (la lettre A), lequel est suivi de B et ainsi de suite jusqu’au yâ (la dernière lettre de l’alphabet) ».

Au Koweït, l’émir se montra choqué par la conception occidentale de la charité. Burke lui avait expliqué qu’une institution charitable avait pour mission de rassembler et de dépenser de l’argent sous la surveillance des autorités. Dans la plupart des pays occidentaux, un don d’argent non déclaré serait considéré comme illégal. L’émir répliqua en évoquant… Saint Nicolas : « Vous célébrez sa fête dans la même période où vous célébrez le bienheureux Jésus… Les chrétiens se souviennent de lui avant tout pour ses actes secrets de charité. Voyez-vous, si l’on fait un bienfait en sachant que la personne qui le reçoit est au courant, on risque de lui donner l’impression qu’elle est votre obligée. Il est assurément mauvais non seulement d’être en position de faire la charité mais de se rendre compte qu’en fait on prend plaisir à être généreux. On est récompensé de son geste, au lieu d’aider les autres de façon désintéressée. A mes yeux, tout don public ou officiel est une action honteuse et dégénérée ».

En Egypte, « dans une immense salle où trois murs étaient couverts de livres, pour l’essentiel dans des langues orientales, tandis que le quatrième, entièrement vitré, donnait sur une roseraie agrémentée d’une fontaine », l’hôte de Burke lui apprit la véritable histoire des Assassins. Cette appellation avait été choisie pour sa ressemblance avec leur vrai nom : Asasiyin – « ceux de la Source ». Elle rappelait aussi la communauté connue par les Occidentaux sous le nom d’Esséniens. Hasan, fils de Sabah, le soi-disant Vieux de la Montagne, jouait double jeu. En procurant aux siens une réputation terrifiante, il acquit une autorité suffisante pour les protéger en un temps où ils étaient menacés de tous cotés, que ce fût en Perse ou en Syrie. En réalité, ils ne commirent jamais le moindre assassinat. Burke dit à ses hôtes : « Si vous racontez cette histoire, la plupart des gens vous considéreront comme un ismaélien tentant d’ “améliorer l’image” de ses prédécesseurs. Le sage répondit : « Croyez ce que vous voulez. La réalité, c’est que ce système – qu’importe le nom qu’on lui donne – visait avant tout à sauvegarder le savoir le plus important dont puisse disposer l’humanité. Cette tactique était un coup de maître. »

Dans l’ouest de l’Afghanistan, dont la ville principale est Hérat, vivent les adeptes d’Isa, fils de Maryam – Jésus fils de Marie. Ils « peuvent réciter les noms des maîtres s’étant succédés durant plus de soixante générations, depuis Jésus ». Selon eux, Jésus échappa à la crucifixion, fut caché par des amis et réussit à gagner l’Inde, où il s’était rendu dans sa jeunesse. Il s’y établit et acheva sa vie au Cachemire, comme un maître révéré… Tout critique prudent rendant compte de ce livre ne peut qu’avertir le lecteur que certains passages peuvent sembler choquants. À titre d’expérience, j’ai raconté cette histoire de Jésus à une personne professant un rationalisme implacable et proclamant sa fierté d’être athée. À ma grande surprise, ce récit la mit en fureur.

Les derviches se montrent peu élogieux pour l’Occident, un peu comme les adultes observant un adolescent particulièrement grossier mais qui heureusement va grandir. Notre premier défaut est le matérialisme, cependant d’ordinaire ce mot n’a pas le sens que nous lui donnons. Les nuances de nos positions philosophiques ne sont pas considérées comme importantes ni même intéressantes. Il s’agit simplement de dire que nous sommes intéressés, avides, cupides, gaspilleurs. Nous pillons, nous dévastons. Même notre « liberté » est une imposture : « Vous n’êtes libres que de détruire… ».

Burke termina son périple au Kafiristan, où les voyageurs sont rares. Il y rencontra le Baba MacNeill, un Écossais qui avait fréquenté durant la première guerre mondiale un Indien « enseignant une forme de soufisme » puis s’était senti insatisfait et s’était rendu en Orient afin de chercher les sources de la doctrine. A notre époque toutefois il n’est plus nécessaire d’aller si loin, comme le note Burke en conclusion. Il cite ces propos du derviche : « J’ai ma Voie qui me suffit, en accord avec ma place dans le monde et dans la partie du monde où je me trouve ». En effet conformément au meilleur des contes et des légendes, il n’avait voyagé que pour se retrouver lui-même au seuil de sa propre demeure.

À Alexandrie, un cheik l’avait mis en garde : « O toi qui es la fois mon fils et mon frère, trop d’Occidentaux s’orientalisent. À force de chercher la spiritualité en Orient, tout ce qu’ils y découvrent leur semble fait pour eux et digne d’enseignement. Ne les imite pas. »

Burke lui demanda : « Que pouvons-nous faire en Occident pour renforcer notre propre tradition ? ». La réponse ouvrait des perspectives inattendues : « Le premier point était l’esprit d’équipe. Celui-ci permettait de comprendre qu’on devait travailler en harmonie avec les autres. Le deuxième point n’était pas la démocratie, mais une préparation à la démocratie. On apprenait ainsi à apprécier ce régime, qui était lui-même un prélude à la compréhension de la véritable égalité existant entre les hommes. Le troisième point était le respect envers autrui. On devenait ainsi capable de se respecter soi-même. On ne peut y parvenir si l’on ne respecte pas les autres. C’est là un grand secret… Il fallait absolument que je me rende compte que ces trois précieux secrets étaient des axes de développement déjà profondément enracinés dans ma propre culture. C’était à moi de contribuer à leur épanouissement, de les défendre, de travailler en ce sens. Tant qu’on ne porte pas ces trois exigences dans son cœur, on se montre hypocrite quand on prétend être en quête d’un maître. »